29.06.2009
Mwali ! (2)
Le stewart à l’accent bizarre, Pascal puisque c’est son nom, nous sert un verre d’eau pendant la montée de l’avion vers son altitude de croisière, avec des manières très solennelles.
Quelques minutes plus tard, Pascal déambule dans le maigre couloir, toujours aussi classieux, nous proposant avec dignité un petit bonbon, qu’il trimballe dans un petit panier en contenant des jaunes, des verts, des roses. Là, c’est presque hilarant.
Après dix minutes de vol, se dessine sur la droite la silhouette d’Anjouan, l’île des Comores la plus proche de Mayotte (70 km), que l’on voit, lors des couchers de soleil à ciel clair, des plages mahoraises. Comme un gamin, je scrute les côtes qui se découpent, la longue longue péninsule qui s’étire et vient se terminer, se jeter dans le canal du Mozambique par un rocher un peu plus haut que les autres. En passant près d’Anjouan, Pascal nous annonce que nous entamons notre descente vers Mohéli. Voila, c’est fait. Deux cent trente euros, vingt minutes de vol, un verre d’eau, un bonbon. Une île se découpe à l’horizon. Sommet rond. Comme une espèce de patate à demi émergée de l’eau. Nous arrivons. Mais nous sommes bien bas, et encore loin de l’île. Tout à coup, l’avion tourne, le hublot ne donne plus que sur du ciel bleu, il se détourne de la direction qui nous menait à l’île en question, et quand il se redresse, des vagues, des plages, puis une montagne toute verte, sur le coté. L’île, au fond, c’était Ngazidja, la Grande Comore, avec son volcan célèbre, ce n’est pas pour nous. Mwali, Mohéli, elle, est déjà en dessous de nous. Nous longeons la longue chaîne de montagne qui culmine à 700m. Nous descendons petit à petit. La mer à gauche, pas de lagon ici, la montagne à droite, nous allons atterrir sur la bande de terre entre les deux. Reste à savoir sur quoi exactement.
Ayant déjà eu la surprise provoquée par la vision des enchevêtrements de tôle formant les bidonvilles sur les hauteurs de l’aéroport de Mayotte, j’attendais à nouveau cette vision.
Mais elle est différente de Mayotte. Ici, plus d’espace. D’abord, rien, que de la verdure, puis, quelques maisons espacées, enfin, la capitale, des vieux immeubles d’un ou deux étages dont on devine depuis le moustique l’état de décrépitude du béton. De l’espace. Une longue rue principale. La couleur ocre de la terre. Tout a l’air encore plus pourri qu’à Mayotte. Est-ce possible ? Pas le temps de trouver la réponse, le moustique s’affale sur la piste, rebondi, se repose, freine un grand coup, tangue un peu, oscille de droite à gauche, puis se calme. On est arrivé. Mais bordel, qu’est-ce qu’on est venu faire ici ? Pourquoi on se sent toujours obligé de trouver encore plus paumé que son trou paumé ?
Pendant que l’avion se place sur la « piste », Pascal notre stewart nous annonce que Comores Aviation est fière de nous avoir emmenés sur ses lignes, que ses avions et ses équipages sont loués à l’Afrique du Sud. Voilà, l’accent. Je regarde par le hublot. Rien à voir. De l’herbe, pas de clôture. Une route derrière. Des arbres. Une cahute. Plutôt, disons, un squelette de béton qui pourrit sur place. Pas très loin, un autre squelette de béton. Plus gros. Avec des gens dedans. C’est marqué « aéroport international ».
Nous sortons de l’avion, Pascal notre beau stewart et le gros commandant de bord nous disent au revoir, à bientôt, on se dirige à pied vers le bâtiment. Les gens se pressent sur le bout de grillage qui reste debout. Les visages sans autre expression que la curiosité pure nous scrutent. On entre dans le bâtiment. On fait la queue, elle serpente entre un couloir et une pièce abandonnée dans laquelle goutte un robinet pourri. Mais qu’est-ce que c’est que cet aéroport nom de … ?
Au bout de la file, un vieux monsieur frêle consulte nos passeport, et semble donner l’ordre à une dame voilée de distribuer ou non un cachet (elle porte un gant en plastique et distribue solennellement le cachet mystérieux avec une petite cuiller, avant de donner un peu d’eau dans un gobelet en plastique à usage unique)… Personne ne s’émeut dans la communauté mohélienne ou mahoraise, mais parmi les n’zungus, le doute et la méfiance montent. « Qu’est-ce que tu crois que c’est ? » « Pourquoi il nous donne ça ? » « Tu crois que c’est un coup des laboratoires pharmaceutiques et qu’ils veulent nous faire tester en douce des médicaments non encore homologués ? ». Arrive notre tour, Clémence donne son passeport. « Vous êtes à Mayotte depuis combien de temps ? Ah bon ? Bon, vous c’est bon. » Mon passeport. « Et vous, depuis combien de temps ? Ah bon ? Bon, vous, allez-y, prenez le cachet. C’est contre le palu. »
A peine le cachet avalé, on nous tend un petit papier à remplir. Noms, prénoms, adresses, et cætera. Un monsieur nous explique qu’après avoir rendu ce papier, il faudra aller payer le visa. On lui demande où, il nous indique d’un geste vague notre droite, et nous dit « Direction Fomboni ». Fomboni étant la capitale de l’île. Nous entreprenons de récupérer nos bagages. Tout va très vite. Il faut sortir du bâtiment, ça tombe bien, comme il est petit (disons… une quarantaine de m²…) et qu’il y a beaucoup de monde (disons… deux cents personnes en tout, dehors et dedans), ça commence à serrer. Les gens gueulent de partout. Pas de mécontentement, non, c’est juste comme ça. Et l’arrivée de l’avion de Mayotte, c’est un évènement. Une activité à part entière. Sur le coté du bâtiment, une alcôve où les voyageurs semblent se presser. On apprend qu’ici viendront nos bagages. Quand les employés de Comores Aviation déposent les valises, à la main, tout le monde se presse, c’est la ruée, c’est les soldes. On finit par récupérer notre sac, avec beaucoup de mal. A peine le sac sur mon dos, on se fait alpaguer par un type bien habillé, très élégant, nous expliquant qu’il est de la maison de l’écotourisme et qu’il s’occupe de faire les réservations pour les associations villageoises (qui elles fournissent des bungalows pas chers aux touristes pour passer la nuit) dans tout l’île. Nous, un peu méfiant, on explique que d’accord, on comprend, mais on voudrait changer notre argent, payer ce visa, et puis, honnêtement, on a un peu peur de se faire avoir, mais ça, on lui dit pas, parce qu’il est très aimable. Il nous propose de le suivre dans la maison de l’écotourisme, à deux pas de l’aéroport. Nous, on a surtout dans l’idée d’aller payer ce visa, d’être libre des formalités et de prendre un taxi brousse pour aller à Itsamia, première étape prévue de notre voyage. Mais bon, c’est à coté, il insiste, on le suit. On arrive dans la maison de l’éco-tourisme, on retrouve les n’zungus de l’avion que regardent les cartes postales, les objets d’artisanat, les bouquins sur les Comores. On se dit qu’on a pas vraiment envie d’être là, alors on file en douce. A peine revenu à l’aéroport ou c’est toujours le bordel, nous cherchons l’endroit où payer le visa. On nous avait dit « Direction Fomboni », alors on prend à pieds la route qui va vers Fomboni, vu d’avion ça n’avait pas l’air loin, si c’est sur la direction de Fomboni, on devrait pas tarder à tomber sur ce bâtiment où l’on doit payer ce satané visa ! Nous n’avons pas fait cent mètres qu’on nous rattrape : vous allez où ? Payer le visa. A Fomboni ? Ben, sur la route, oui ? Mais c’est à deux kilomètres ! Et alors ? Prenez un taxi ! Mais c’est pas sur la route ? La Direction [de la sûreté du territoire, ndlr…], bien sûr que non, c’est à Fomboni ! RRAAAAHHHH ! Restons calmes.
Donc, il nous faut un taxi. Sauf que, nous n’avons pas d’argent Comorien. Alors on va changer un peu à la boutique de l’aéroport, avec l’aide du type qui nous a rattrapé sur la route de Fomboni (qui n’est pas le même que celui de la maison de l’écotourisme, vous suivez ? Vous êtes sûr ? Non, non reprenez au début, chaque personnage est important. L’île est petite, vous verrez…) Nous changeons dix euros. Nous obtenons 4920 francs Comoriens. Avec l’aide du même monsieur, nous trouvons un taxi. Minibus de marque japonaise com-plè-te-ment déglingué. Inimaginable. Impossible que ça roule encore. Mais si, ça roule. Et non seulement ça roule, mais on rentre à 12 dedans. Nous montons. Le type qui nous a aidé monte aussi. Merde. Notre méfiance bête et méchante s’agite, mais impossible de savoir si elle est justifiée ou pas. Justifiable ou pas.
Le taxi pourri cahote, crachouille, grince, cogne, pue, mais il avance. Route bitumée, mais pourrie. Des trous partout. A droite, l’océan. A gauche, de la verdure. Nous traversons un village, des maisons en torchis, quelques-unes en dur, même style qu’à Mayotte : carrée, avec les fers qui s’élancent du toit plat, pour ne jamais condamner la possibilité d’un deuxième étage. Briques peintes en blanc, ou jaune, avec des trous pour faire du vent, entourés de noirs. La terre sèche. Quelques baobabs jusqu’au milieu des villages, on devine que l’urbanisation galopante n’a pas eu lieu ici comme à Mayotte, sinon ces arbres ne seraient plus visibles dans les villages. Puis plus rien jusqu’à la capitale. Et personne.
Bienvenue dans l’île oubliée d’un archipel paumé entre Madagascar et l’Afrique…
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24.06.2009
Mwali !
On a beau calculer, recalculer, encore, ça va être juste. L’avion est à 9h30. Nous devons y être le plus tôt possible. Il y a une barge toutes les demi-heures, à pile et à la demie. Il est 7h30. Tous les paramètres se combinent dans un ultime effort matinal pour arriver au résultat qui fâche : il nous faut un stop ou un taxi dans les cinq minutes. Pour être à Mamoudzou au plus tard à 8h. Pour avoir la barge de 8h, qui nous fait débarquer en petite terre à 8h15. De là nous prenons le taxi pour l’aéroport, nous arrivons à 8h30, pour un vol à 9h30, ça peut encore le faire.
Mais pour l’instant, on est encore à Dembeni, en bas de CHEZ MOI (j’insiste), et évidemment, les voitures vides se succèdent sans afficher la moindre envie de prendre des auto-stoppeurs. Les taxis sont pleins. Finalement, après 4 très très très longues minutes, une voiture s’arrête. Sauvés. On grimpe dedans. La conductrice nous annonce qu’elle ne va pas jusqu’à la barge, qu’elle nous laissera à l’entrée de Mamoudzou. Raté.
Au rond-point du Manguier, nous tendons mollement nos mains, avec l’air désespérés, dans l’espoir qu’un vaillant conducteur, dans les 4 minutes qu’il nous reste avant le départ de la barge, s’arrête et nous conduise en trombe jusqu’à l’embarcadère. H moins 3 minutes, une voiture s’arrête, mais ce n’est pas ce qu’on peut appeler un vaillant conducteur. Nous arrivons en vue de la barge, elle a déjà quitté l’embarcadère et fait environ 400 m dans le port, ce qui correspond à un retard d’environ 4 minutes. Raté. Maintenant, on a tout notre temps pour recalculer, stresser. Nous voici condamnés à prendre la barge de 8h30. Ce qui nous fait arriver de l’autre côté à 8h45, et à l’aéroport à 9h. Oui c’est bien ça. Merde.
Je crois qu’il serait opportun de se ronger un ongle. Si c’est pas maintenant, c’est jamais. Restons calmes. (AAAARRGGGGHHHHH)
...
9H06, nous sortons du taxi. Nous déboulons dans « l’aéroport », vide. Personne. Enregistrement terminé. Juste quelqu’un à la douane. Là, le blocage. On tourne et retourne dans la petite pièce qui enregistre les bagages. On commence à faire la queue pour la douane, puis on sort de la file se disant que sans cartes d’embarquement, ça ne sert à rien. Et toujours personne, bordel !
Finalement, d’une porte inconnue sort un providentiel employé de Comores Aviation. Je lui explique rapidement notre situation, il prend son air outré, excédé, fatigué, nous dit que non, merde, il fallait arriver à l’heure, c’est fini maintenant, trop tard. Tant pis pour nous. On reste cloués sur place. On a bien l’impression que pour la première fois de notre vie, on va louper un avion. Alors qu’il ne part que dans 20 minutes, et qu’il est juste de l’autre côté du mur. Cinq longues minutes s’écoulent comme ça. Puis un autre providentiel employé de Comores Aviation sort de la même porte inconnue. Deuxième chance. Je lui explique notre situation, avec des trémolos dans la voix. Il se saisit de son talkie-walkie, et nous explique que lui ne peut rien faire, il va appeler Xavier. Xavier, le faiseur de miracle de Comores Aviation. Celui-qui-possède-le-pouvoir-de-la-carte-d’embarquement. Notre employé providentiel lui explique la situation, le talkie-walkie crache l’énervement de Xavier. Non, il en a marre, ça arrive à chaque fois, et cette fois c’est celle de trop, non, non, non, ça ne va pas être possible, non. Notre employé providentiel commence à négocier, allez Xavier, quoi, en plus ils ont pas de bagages, ça va être rapide, allez. Xavier persiste, non, c’est non. On enregistre pas des passagers 10 minutes avant le vol. Pas possible. Ça ne se fait pas à Paris, ya pas de raisons que ça se fasse à Mayotte. Notre employé providentiel nous dit de patienter ici, que Xavier va arriver, et il s’éloigne. On entend bien ce qu’il nous dit, notre employé providentiel, mais on entend aussi ce que Xavier beugle dans son talkie-walkie, et on doute franchement de son envie de faire un petit geste (et il n’aurait pas tort). Trente secondes plus tard, notre employé providentiel refait surface, sa conversation terminée, nous dit d’attendre ici.
Trois minutes plus tard, à 7 minutes du décollage de l’avion, un n’zungu estampillé « Comores Aviation » apparaît, nous passe devant sans nous voir. Nous, on est trop stressés pour l’arrêter. Il se retourne et nous demande « c’est vous ? »
« Oui, c’est nous », honteusement.
« Bon, ben on fait quoi maintenant ? Moi je peux rien faire. L’avion décolle dans cinq minutes, je ne peux pas enregistrer à cette heure-là. Les gens sont prêts à embarquer, et vous vous débarquez, en plus vous me dites que vous n’avez pas de bagages alors que vous en avez, c’est quoi ça ? C’est n’importe quoi. Est-ce que vous feriez comme ça en métropole ? »
« Ben non, excusez-nous, mais on a eu des problèmes de barge… »
« Et alors, moi aussi je vis en grande terre, je suis pas en retard pour autant ! »
« Oui oui, on sait qu’on est en tort, mais on peut que s’excuser et vous demander un service. On est étudiant, ces billets coûtent cher, l’avion est pas encore parti, alors on vous demande un geste. »
« Ouais, mais moi, je peux rien faire, c’est comme ça. Et même si je pouvais, franchement, je crois que je ne ferais pas. »
« … »
Sourire victorieux de Xavier.
« Bon allez, suivez-moi. »
Il nous emmène dans une petite pièce de l’aéroport, nous pond deux cartes d’embarquement, et allez, hop, à la douane, et plus vite que ça. Merci, merci Xavier. Ouais ouais c’est ça, allez, dépêchez-vous.
Retour à la douane, pour de bon cette fois. Les n’zungus qui nous contrôlent le passeport et les bagages ont l’air beaucoup moins stressés que nous à propos de notre retard. Vous inquiétez pas, ça arrive tout le temps, pas de problèmes. Par contre, la boite de sardines, ça sera en soute, c’est interdit dans l’avion. Ouais ouais, tout ce que tu veux mon grand, mais dépêche toi !
Arrivés dans la salle d’embarquement, nous ne sommes plus séparés de l’avion que par une vitre et cent mètres de piste. Les employés de Comores Aviation m’appellent pour que je leur donne mon sac à mettre en soute. Entraînés par le stress, on essaie de suivre le sac, en pensant que les gens ont déjà embarqué et nous attendent dans l’avion, le regard noir, l’envie de nous étrangler. En fait non, ils sont encore tous dans la salle d’embarquement. Ce qui fait que nous sommes les premiers à sortir pour embarquer dans l’avion. Un employé de Comores Aviation nous indique la marche à suivre : « Vous voyez mon collègue en face ? Vous marchez droit vers lui, sans dévier ». Et cætera. D’employé en employé de Comores Aviation, on nous fait suivre un chemin imaginaire sur le tarmac, à angles droits, alors que l’avion est juste devant nous. Que se passe-t-il si nous dévions du chemin désigné ? Quel péril direct nous menace ? Terrain miné ? On a l’impression d’être des gamins suivant les motifs du grand tapis du salon, marchant sur le jaune, évitant le noir. Sauf qu’il n’y a ni jaune, ni noir, juste le tarmac brûlant, et un moustique de Comores Aviation au bout du chemin.
Arrivés à l’avion, prêt à monter dedans, Xavier se tient droit. Je lui lance « derniers à enregistrer, mais premiers à embarquer ! », il sourit franchement et nous souhaite bon voyage. Ouf !
Nous prenons place dans le moustique, avec trente personnes. On se met à l’arrière, à côté de la porte de secours, parce que les sièges devant sont plus loin, alors on a plus de place pour mettre les pieds. Derrière nous s’installe une troupe de n’zungus qui parlent fort. Le stewart blanc nous accueille avec un accent indéfinissable. Lui, il est sûrement pas Comorien. Tous les petits rituels d’avant-décollage (fonctionnement de la ceinture, consignes de sécurité, etc…) perdent leur coté solennel pour devenir franchement ridicules, dans un si petit avion. Nous, de toutes façons, on est juste content d’être dedans.
Une fois son speech terminé, le stewart se dirige vers moi, voisin direct de la porte de secours, et commence à m’expliquer comment ouvrir la chose. Ne pas l’ouvrir si l’avion est encore en l’air. Ne l’ouvrir qu’après avoir entendu trois fois « évacuez ! ». Pour l’ouvrir, tirer le haut vers soi, la poser sur son épaule, la tourner, puis la pousser dehors. Une fois ses explications terminées, Clémence et les voisins de derrière se dressent vers moi, et en cœur « t’as compris, hein, t’as bien compris ??? »
L’ambiance est détendue, mais les blagues peinent à masquer le fond de peur qu’on a quand même un peu, à monter dans cet avion brésilien de Comores Aviation…
Le moustique finit par se positionner sur la piste, puis, dans un vrombissement aigu, s’élance puis s’arrache du tarmac de Mayotte en tanguant. On est parti. C’était pas gagné. Maintenant il faut arriver. C’est pas gagné non plus.
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14.05.2009
Eau précieuse
6h45. Rah ! Si, si, allez, j'aime bien me lever tôt pour aller sur le terrain. Mais si. Mais du café alors.
Première observation scientifique de la journée : une bouteille en plastique, judicieusement coupée pour faire reposer l'entonnoir au-dessus du bol (contenant le filtre, le café, et l'eau chaude), fond à la chaleur du café. Faudra que je dise ça au muséum.
Je sors de chez moi (si, si, chez MOI ! Enfin presque...) et l'odeur m'indique que la bestiole morte (rat ? poule ? lézard ?) qui est en train de pourrir joyeusement dans le fourré à coté de la terrasse (sans qu'on ait pu identifier sa position exacte) ne va pas nous importuner encore plus de deux jours. Chouette.
Je monte dans la voiture de Valérie (la botaniste de l'association des naturalistes de Mayotte). Il est 6h30, vous êtes bien sur France Inter. 7h30 ici. Un petit air de métropole : la radio est trop basse, je ne perçois que "Michèle Alliot-Marie.... ... Sarkozy.... .... ... Xavier Darcos...... ... Valérie Pécresse... ..... ... Sri Lanka... .... .... Somalie". Oui, j'avoue, tout ça me passe loin au-dessus, au moins 46 parallèles au-dessus, pour tout dire.
Nous allons sur l'îlot M'Bouzi. Situé en face de Passamainty, formant avec Mamoudzou et la Petite Terre (l'aéroport) un triangle, cet îlot vient d'être classé "Réserve Naturelle", la première sur Mayotte. C'est une espèce de caillou couvert de forêt sèche plus ou moins naturelle. Il est situé à 4 kilomètres de la côte. Pendant longtemps, il a été utilisé par les éleveurs (Bouzi veut dire Chèvre) et donc fortement dégradé. Il a aussi été occupé par une léproserie, dont on peut voir les restes du bâtiment. Bâtiment aujourd'hui utilisé par l'association Terre d'Asile, menée par une espèce de folle qui s'est mis en tête de sauver tous les makis maltraités de l'île. Elle est donc allée chercher 600 lémuriens partout en grande terre pour les amener dans son gîte sur Bouzi. Depuis, elle les nourrit, elle les chouchoute, elle leur donne un prénom. Ces singes sont complètement apprivoisés maintenant. Non seulement ils sont dépendants de l'association pour la nourriture, mais aussi pour l'eau, étant donné que l'îlot ne possède qu'un seul court d'eau, et qu'il est temporaire. Le spectacle du repas de ces singes est désolant. Et prohibé ! En tant qu'espèce protégée, en toute logique, personne n'a le droit de nourrir, ni même déplacer ces animaux... mais Brigitte Bardot, dans son immense générosité, et lors de sa présence rayonnante à Mayotte, a déclaré que c'était bien, ce que cette femme faisait. Du coup, la voici devenue intouchable... Jusqu'à quand ? Le statut de réserve nationale est fortement incompatible avec ce genre de pratique... du coup, il va y avoir conflit. Que faire ? Déplacer les makis ? Déplacer le problème... les stériliser ? C'est compatible (ou presque...) avec la loi sur les espèces protégées, mais il faut avouer que mettre 60 000 euros dans la stérilisations d'animaux de compagnie, c'est assez indécent, à Mayotte... et ça se comprend. Les flinguer ? Espèce protégée... protégée pourquoi d'ailleurs ? Nous ne sommes même pas sûrs que cette espèce soit bien endémique de Mayotte... Il est arrivé que des scientifiques peu scrupuleux ou en recherche de notoriété fassent le coup du "ooooh celui-ci il a une touffe blanche sur l'oreille droite, hop, nouvelle espèce !"... De plus, qu'il soit endémique ou pas, il n'est franchement pas en danger imminent sur Mayotte. On peut se poser la question de la pertinence de la protection d'une telle espèce. On peut, mais on ne le fait pas, car la juridiction en matière de protection est à double tranchant : il est toujours plus facile de classer que de déclasser une espèce, pour le meilleur comme pour le pire. Donc, pas de solutions...
Récemment, une entreprise très sérieuse avait proposé d'utiliser l'îlot pour fournir les matériaux nécessaires à l'allongement de la piste de l'aéroport, étant donné que les avions ne peuvent pas décoller de Mayotte avec les réservoirs pleins, donc aucun vol direct aller-retour Paris-Mayotte-Paris n'est possible. En gros, ces gens voulaient juste raser un îlot pour allonger une piste en bousillant la barrière de corail, juste dans le but d'avoir une ligne aérienne directe... Heureusement, le classement en réserve est intervenu à temps.
...
Mais avant de partir pour Bouzi, nous devons aller chercher au collège la clé du container dans lequel sont entreposés les kayaks qui nous permettront de nous rendre là-bas. Une demi-heure de déambulation dans les couloirs surbondés du collège, avec les rires étouffés des élèves sur notre passage (bien ouais... tenue de terrain quoi).
Clé récupérée, pain au chocolat pour se donner des forces, un gilet, une pagaie, et c'est parti. Une demi-heure plus tard, après un lagon rouge (aux abords de la mangrove) puis bleu (au milieu), puis turquoise (aux abords des côtes rocheuses de Bouzi) calme comme une mare d'huile, nous débarquons, pieds nus, sur la laisse de mer. L'instinct de botaniste se réveille, et les noms de plantes émergent petit à petit, merci au café. Nous avons avec nous le gestionnaire de la réserve, un métropolitain fraîchement débarqué à Mayotte. Petit... oh, allez, GRAND plaisir d'expliquer la flore au nouvel arrivant. Apprendre c'est bien, faire apprendre c'est encore mieux. Nous parcourons la plage de galet, lianes, arbustes rabougris soumis aux vents et embruns, hibiscus endémique, majestueux baobab, et une toute petite plante de rien du tout que je ne connais pas (parmi beaucoup d'autres) dont je tire le portrait. Nous retournons aux kayaks, nous faisons le tour de l'îlot et nous arrivons par la petite mangrove (Bouzi est le seul îlot à posséder de la mangrove) à la léproserie. Là, c'est la guerre : les makis se précipitent sur nous, persuadés d'avoir affaire à des touristes chargés de bananes. Certains sont prêts à nous sauter dessus. L'odeur est assez insupportable. Nous marchons vite, pour ne pas nous faire déféquer dessus. Après 100m, plus de makis. Ils se concentrent là où la bouffe se concentre... logique. Nous nous enfonçons dans une espèce de forêt secondaire, relique d'une exploitation de cocotiers datant de cinquante ans. Quelques arbres restent encore en place, d'autres espèces ont maintenant colonisé la canopée. Majoritairement des espèces exotiques. Mais en sous-bois, nous avons la surprise de découvrir des espèces purement indigènes (pas introduites) ce qui est fortement encourageant quant à la succession de la végétation. Cela veut dire que la forêt naturelle reprend ses droits, petit à petit. Je suis surpris d'entendre le gestionnaire me demander, à moi, ce que je ferai comme mesure de gestion dans un cas pareil. Je lui sors mes cours théoriques (auquel je crois, pas de péjoratif là-dedans) légèrement adaptés à ce que je vois, et avec sincérité. Il m'écoute, moi, très sérieusement. Urgl. Je croyais que c'était lui, le professionnel ? Cela me met un peu mal à l'aise.
Il est temps de rentrer, nous retournons aux kayaks. En sortant de la minuscule baie dans laquelle se situe le morceau de mangrove, nous avons la désagréable surprise de voir que le vent s'est levé... le lagon moutonne, les vagues sont hautes comme le kayak, ça va être sportif ! Nous commençons par longer la côte, pour avoir le minimum de distance en pleine eau à parcourir. Puis nous nous lançons. Malheureusement, le courant nous frappe de coté, et nous dévie. Je passe les 4 kilomètres à ramer avec le bras gauche. Arriver aux deux tiers de la distance, une vague me trempe et me rappelle que je suis bien peu de chose, face à elle, dans mon fétu de plastique. A quinze mètres du bord, une deuxième et dernière vague m'enlève finalement tout espoir de rentrer chez moi sec.
Nous rangeons les kayaks. L'appareil photo n'a rien, c'est le principal. Je dois passer au local des naturalistes pour leur donner mon article et mes photos pour leur revue. J'arrive dans le local climatisé et propre. Je suis pieds nus, trempé, de la vase et du sable partout. Mon correspondant se lève, et devant l'assemblée ahurie clame bien fort "Aaaaahhh c'est donc toi, le stagiaire du muséum !" "Euuuhhh ouais, c'est moi, ouais, mais euh, chut là, enfin, moins fort..."
Nous finalisons la chose, et en sortant je m'amuse finalement de cette image que j'ai pu donner. Au moins, il n'y a pas que des vieux croutons au muséum.
Valérie me ramène chez moi, 17h30.
Petite satisfaction personnelle : vous vous souvenez de la petite-plante-de-rien-du-tout-que-je-ne-connaissais-pas-parmi-tant-d'autres ? Mon maître de stage non plus, ne la connait pas. Et ne l'a jamais vue ici. Nouvelle espèce ? Quoi qu'il en soit, on est bon pour un nouvel aller-retour sur l'îlot aux chèvres sans chèvres... mais cette fois, en bateau. On en profitera pour aller pécher le poulpe...
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